Supermarché

 

Cinq tubes de colles et un sixième offert, les gommes qui gomment en rupture de stock, et puis quinze tranches de bacon puisqu’on y est – mais pas le stylo blanc pour écrire sur papier noir dont j’ai un besoin urgent pour rattraper mes quatre années d’album photo en retard.

L’heure est aux grandes marges et aux petits carreaux.

L’heure est à l’encre bleue qui s’efface.

Tout semble tellement destiné à une tâche connue par avance que je surmonte à grand peine la tentation de m’asseoir devant les mètres linéaires de cartouches d’encre et de m’y laisser flotter, définitivement inutile. Je distribue un ou deux conseils pour accélérer le choix d’un cahier. Je donne sincèrement mon avis entre la couverture à petits losanges mauves qui s’envolent et celle qui ressemble à un fond de piscine dessiné par un myope. Les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas le demi-deuil, et je dois expliquer cette sensation de tristesse douce pour le mauve. Tout près, une couverture plastique est d’un jaune si vibrant que je m’y plonge et j’échappe un instant à la nausée avant de chavirer sur un logo démesurément gothique. J’ai juste le temps de penser que ce n’est pas demain encore que j’irai au désert si une couverture de cahier même pas équitable me fait à ce point voyager ­– il faut que j’explique cela à Stéphane, il comprendra.

 

Sur le radeau de ma liste j’ai traversé jusqu’à la caisse.

Ce n’est pas elle que je vois en premier mais celle qui l’accompagne pour faire ses courses. De longs cheveux noirs, une longue jupe violette, une longue chaîne au bout de laquelle une lourde croix repose en bas du sternum. Je ne sais pas pourquoi elle me paraît à ce point trop jeune ni par rapport à quoi. Au début je crois entendre une langue étrangère – mais c’est que sa voix vient comme du dehors d’elle. Elle dit mille choses. Elle lance des questions, fait des commentaires, rit.

Sa gaieté est comme un manteau glacé derrière lequel elle se cache entièrement. J’entends comme des chapelets de cadenas qui se taisent à l’intérieur de toutes leurs forces tandis que la bouche continue de parler. Mes yeux errent de la croix à la bouche cherchant où il y a quelqu’un.

Je manque d’écraser ses fraises avec une pile de cahiers grand format, je dis « oups » et je redresse ma pile. Elle dit « c’est pas grave » et plein d’autres mots encore qui, comme les autres, ont l’air de sortir de nulle part et d’aller vers personne.

Six phrases et une septième offerte.

Pour sortir de ma fascination, je fais une blague sur la crème Chantilly qui accompagne les fraises et je la vois enfin. Je veux dire l’autre. Son regard se hisse juste à hauteur de mon ventre, franchissant le dossier de son fauteuil roulant si haut que je n’avais pas vu encore qu’il abritait quelqu’un. En fait, ce n’est pas le dossier qui est haut, c’est elle qui est toute petite, je m’en aperçois maintenant. Sa tête paraît immense, avec quelques cheveux qui s’envolent. Ses yeux m’atteignent sans détour et sans détour me confient toute leur lumière, sans rien garder de côté. Entièrement tournés vers moi et entièrement tournés vers dedans, rieurs et graves.

Tout d’un coup, j’ai tout mon temps.

Elle sourit sans fin. Elle écrit avec son regard des mots lumineux et doux sur mes pages noires. Amarrée à sa drôle de joie, je descends de mon radeau sur la terre qu’elle me tend.

Sans mot d’ordre, comme une île.

La nausée est loin maintenant. La jeune femme violette pousse son fauteuil, elle n’a pas cessé de parler mais je ne l’entends plus qu’à peine. J’avance mes piles sur le tapis roulant et plus rien ne me gêne, ni les néons, ni la foule, ni la tyrannie de l’utile. Ce tout petit corps m’a rendu le mien habitable. Comme on tendrait la main en l’air pour qu’un oiseau échappé vienne s’y poser, elle a tendu ses yeux et rapatrié mon cœur au milieu de moi, ouvert à nouveau. Immense et neuf.

Mon Dieu tout petit, ta joie se hisse jusqu’à nos hauteurs perdues. Il n’y a pas de lieu d’errance où tu ne puisses nous rouvrir une terre vivable, à l’abri de nos fictions mortes. Ta fragilité immense et ouverte nous redonne à nous-mêmes et nous sourit sans fin, amoureusement.