Objets perdus
Septembre. Les trajectoires en ville composent de nouveau une architecture décidée. Les pas ont cessé d’hésiter. Les étapes phosphorescentes de mon itinéraire de rentrée – pharmacie, supermarché, école en tous genres, cirque et république, rendent ma trajectoire transparente. J’évite des ombres, contourne les résidus des travaux de l’été, soulève sans y penser mes pieds aux naufrages de la rue.
J’avance.
Lui, il se penche. Il tient ouvert dans sa main droite un grand mouchoir blanc en tissu. Il scrute le sol, tête baissée. Il avance à pas minuscules et hachés sans cesser de scruter le sol. De temps en temps, à un rythme irrégulier, il s’arrête, se penche plus bas encore, laborieusement, et ramasse une chose invisible avec son grand mouchoir blanc.
Son regard est soucieux et plein de peine. On dirait qu’il cherche à prévenir une catastrophe imminente qu’il est seul à connaître, et que pour cela il colmate sans fin des négligences impensables. Sa tâche est démesurée, sous la peine perce la panique naissante de ne pas parvenir à tout ramasser, ou de ne pas parvenir à tout voir – il se redresse de temps en temps et son regard balaye désespéré l’horizon sans voir personne.
J’ai failli buter sur lui comme sur n’importe quelle anomalie de terrain. J’ai détourné mes pieds dans un pas-chassé miniature et il me semble que j’ai même accéléré ma route. D’où m’est venue alors cette suspension fragile que je n’ai pas décidée, qui est née au milieu de ma poitrine, comme une fleur, et qui a assigné mes yeux à revenir sur leurs pas ?
Je me suis retournée.
« Puis-je vous aider ? » : ce sont les mots que je n’ai pas prononcés. Je ne les ai pas prononcés parce que j’ai bien vu que nos deux existences n’y suffiraient pas. Parce que l’étroite ouverture de ma trajectoire interrompue a suffi pour que naisse sous mes yeux la danse des pertes irréparables, impossibles à soigner. Parce que mon regard épousant le sien est devenu soudain poreux aux détresses invisibles. Et qu’alors émergeant du pavé j’ai vu les trésors égarés sur lesquels on marche et qu’on enterre, les barrettes anodines qui ont coûté trop cher pour avouer qu’on les a perdues, les mégots des cigarettes qu’on a fumé jusqu’à ce que le jour décline et sans que notre amour arrive, les sacs déposés au sol par des bras trop âgés pour les porter, l’empreinte enfin si fine et si vibrante de tous ceux qui auraient pu s’aimer, des hasards qui n’ont pas eu lieu. Et à mon tour j’ai jeté mon regard partout cherchant vainement un morceau de terre qui ne soit pas blessé, un petit bout d’existence qui soit indemne.
Je me suis souvenue de cette photo de Susan Sarandon et de Sean Penn dans le film La dernière marche. Elle ne le regarde pas. Ou plutôt si : elle le regarde mais avec son oreille, à l’écoute de ce qu’il dit et de ce qu’il ne dit pas, les yeux tout tournés vers dedans, vers le paysage qui s’ouvre en elle quand il parle. On dirait que la vie de l’homme allume son visage. Elle la laisse, cette vie, se lever sur sa peau comme le jour, puis se coucher, et l’ombre vient.
Dans l’histoire, cet homme est peut-être l’auteur d’un crime horrible. Il va être mis à mort sur la chaise électrique. Elle est religieuse et ils se parlent à travers une grille de prison. Au long du film, doucement, ses efforts pour empêcher la parole de l’homme de la gagner s’effondrent, oui, les raisons de ne pas l’aimer, qui la tiennent plus à l’étroit qu’aucune cellule, ces raisons tombent en poussière comme des coquilles vides. Et sur l’image je la vois avec son oreille et ses yeux du dedans, ramasser un à un tous les mots qu’il souffle, avec une tendresse infinie. Et tandis que le monde avance à côté, je vois que rien n’est plus important et que chaque mot vaut et qu’elle n’en perd aucun. Et je la vois lui promettre par ce geste que quelqu’un se souviendra. Murmurer silencieusement et sans fin que sa vie ne sera pas perdue.
Oh Seigneur prends soin de tous ceux qui recueillent les morceaux de vie perdue sur lesquels les autres marchent et prends-les toi, et garde-les toi, dans ton cœur qui ne passe pas.