Chorégraphies

 

Ce matin mes pas rebondissent sur le sol. L’air est léger et plein de connivences. Mon corps est gai, il me devance. Je souris malgré moi tout alentour. Marchant dans la rue, je crois danser.

Sur ma droite, un homme sort d’un immeuble, le buste à angle presque droit avec le reste de son corps et deux béquilles. Garde du corps éphémère, j’attends qu’il descende les quelques marches qui conduisent à la rue, et qu’il redresse la tête au moins, si le dos c’est impossible. Mais la tête aussi, c’est impossible. Arrimé sur ses deux béquilles blanches il s’invite dans le flot de la rue avec le sol pour seul repère. Je ralentis, pour marcher juste derrière lui. A pas minuscules. Toutes les cellules de mon corps, de ma peau, de mes organes palpitent et prennent en dansant au-dedans le relais de mes enjambées. Il y a des jours où la joie s’obstine. Où la chagrin ne trouve pas à prendre corps.

Voici un homme qui progresse en triangle : triangle de ses jambes raides, dont les genoux ne fléchissent jamais, et qu’il lance tour à tour vers l’avant ; triangles de chaque côté de son buste que composent ses bras écartés et fixes. A nouveau, j’épouse intérieurement ce rythme, le dédoublant avec mes pieds, puis je le double à grande distance, en traversant la rue, pour ne pas désamorcer sa cadence – ce doit être éreintant de la relancer une fois interrompue.

Cet homme encore, un peu affaissé au costume gris trop grand. Il effectue de vastes moulinets avec son bras droit, à un rythme que je ne parviens pas à saisir, si savamment imprévisible que je me laisse surprendre à chaque nouveau tour et si précis pourtant qu’il frôle à chaque fois les bords larges de son chapeau noir sans jamais le renverser. M’arrimer à lui est difficile, cela demande une cohérence plus large, moins superficielle aussi, plus dans l’intention et la chair du mouvement que dans l’imitation formelle.

Voici deux femmes cette fois qui trottent d’un pas vif, le même manteau caramel au lait et poilu comme leur chapeau rond, jumelles sans aucun doute mais l’une derrière l’autre, le regard flou un peu au-delà de leurs pieds, hissées vers devant par le chien dont la première tient la laisse. C’est le chien qui sait où il va, leur regard à elles est absent et sans projet, leurs pieds aux chaussures lacées pareil se bousculent pour rattraper sans cesse le petit retard qu’il leur impose avec la vitesse de ses quatre courtes pattes.

Rien ne me brise de leur étrangeté, rien ne m’éloigne. Ce matin, elles concourent avec les autres et rien que pour moi à la beauté du monde. J’envisage leurs bizarreries comme des secrets qui nous rapprochent. Je pense à Buster Keaton, je pense à Charlie Chaplin. Je rêve que mes inaptitudes viennent aussi au jour et dansent avec les leurs. Que nos maladresses s’enlacent et que ça fasse de la gaieté. Que nos infirmités cessent d’avoir honte. Je rêve de mêler mes ratés, mes trébuchements et mes faux pas à leur grâce égarée et qu’ensemble on se console de ne pas marcher droit.

Et je poursuis ma route, confiant mon poids et mon souffle et mes cellules et le battement de mes veines aux inconnus qui passent. J’invente mes pas à mesure au cœur de cette chorégraphie urbaine ce matin aimante. Des yeux dans le dos, des yeux sous les pieds, des yeux aux épaules, nous improvisons infiniment et notre corps est vaste comme l’univers. Nous nous relions, nous nous délions. Nous nous croisons, nous nous caressons du regard. Nous embrassons le même pas. Il s’arrête et je cours, je me retourne il repart. Il me tient la porte je ramasse son écharpe, elle me regarde je lui souris, je refais mes lacets il ouvre son parapluie.

Quand j’arrive au travail, à 8h, je me pose sur ma chaise le corps tout habité encore. Je regarde par la fenêtre, musée, tram et pavés. Si je n’y danse plus, pour autant la bande-son des bruits de la rue me parvient encore : marteaux-piqueurs, camions qui reculent, rap aux fenêtres des voitures et flûte aux étages. Je ferme les yeux et goûte ce corps grand comme le monde.

Seigneur, comme il y a de la place dans ta vie. Comme c’est doux de ne pas lui fermer la porte, à cette vie, avec mes familières litanies sur ce qui devrait être. De me laisser gagner par elle sans préalable, sans condition. Sans justification. Par le bout avec lequel elle m’arrive. D’interrompre un instant mon fade monologue de sens pour la laisser tisser entre nous le corps que tu aimes et auquel nos inaptitudes, parfois, donnent le jour mieux qu’aucune de nos richesses.