Ce n’est qu’un petit point bleu noyé dans la pente verte de l’été. D’un bleu marine éteint. Il se déplace imperceptiblement. Seuls quelques à-coups permettent de le repérer et de voir qu’il descend. Quand il s’approche je vois qu’il s’agit d’une femme. Le bleu, c’est un grand gilet déformé qui la couvre presque toute, asymétriquement. On dirait la carapace effondrée d’une tortue. Tout le reste est gris : les cheveux, coiffés attentivement sur son crâne d’oiseau étroit, les chaussettes dans les sandales, les doigts qui dépassent des manches, les yeux. Elle passe près de moi comme si elle était aveugle, sans relever la tête, et continue de descendre la pente sans se soucier des chemins qu’elle croise, ni des herbes plus hautes, ni des troncs d’arbre en travers, ni des ronces. Elle bute parfois et reprend, tout droit, dans un rythme têtu, inamovible. Je la vois s’enfoncer dans un morceau de forêt inhospitalier, sa tête toujours penchée en diagonale vers le sol.

Au bout de sa main droite pend une lampe de chevet de métal blanc avec son fil électrique qui traîne et aussi son interrupteur.

Le bleu paraît si sombre, maintenant qu’elle avance entre ces arbres noirs. Derrière moi, pourtant, la montagne est ensoleillée et tendre. Le monastère lové là est rassurant, familier. « Vous serez tranquille, m’a dit la femme qui m’a accueillie, il y a juste une religieuse en convalescence en ce moment ». Dans ce monastère, il y a des lieux aménagés pour prier, lumineux, intimes, doux.

Qu’est-ce qu’elle va chercher au fond de l’ombre, cette « religieuse-convalescente », que la lumière ne lui donne pas ? Que font ses jambes fragiles, à aller comme ça, tout droit, et ses yeux à ne rien vouloir voir ? Sans sac, sans affaire que cet affreux gilet bleu fait pour quelqu’un d’autre, ou bien fait, peut-être, pour elle avant d’être malade ? Va-t-elle s’asseoir dans l’ombre noire, s’y coucher ? ou se tenir debout, tête fléchie vers la terre confondue à ce ciel d’arbres tellement épais ?

Je me rappelle cette phrase de Maurice Bellet, « le jour peut tromper et la nuit devenir clarté ».

Je ne la vois plus maintenant, elle est fondue à la nuit de la forêt, Petite Poucette sans caillou ni miettes de pain. Et je l’imagine, et je veux la rattraper avec mes yeux, et je voudrais la peindre. Je clos mes paupières. Juste derrière, elle se tient debout, immobile, les yeux penchés comme tout-à-l’heure, dans sa main la lampe. Son autre bras est déroulé vacant, abandonné. Je vois la colère et le chagrin qui allument de petits incendies en mille lieux de son corps. Elle attend qu’il y en ait tellement, tellement que la parole n’ait pas d’autre choix que de se lever. Elle redresse la tête alors et offre ses yeux ouverts et aveugles à l’ombre dense. Elle parle à son Dieu.

 » Dieu, lève ton soleil si tu peux. Moi j’arrête. Allume. Allume l’ombre. Toi seul. Je ne veux plus m’arranger avec la mort. Je ne veux plus m’arranger avec la vie non plus. Je ne veux plus te défendre. Garder ta place pour quand tu viendras. Je ne veux plus de bougies, de lampes de chevet, de lampadaire ni de cierge. Je ne veux plus prier sur les bancs des chapelles. Je ne veux plus m’épuiser à allumer des feux dans les salles d’attentes glacées de l’existence. Toutes ces batailles… pour inventer du sens, créer de la chaleur, pour recommencer, soigner. Prends mes lumières, Dieu, et ouvre ta nuit. Pour moi. S‘il te plaît. Mon corps à peine peut se tenir, mangé par l’ombre. Prends la clarté de mes yeux. Tout ce qui m’éclaire vacille et tombe. Je ne veux plus rien qui ne soit tien. Si c’est ta nuit, je veux ta nuit pleine. Je ne ferai plus un pas que tu ne me donnes de quoi vivre. Je ne ferais plus un pas que tu ne viennes. Si c’est combattre qu’il me faut viens, si c’est mourir viens, si c’est partir viens encore, si c’est revenir viens aussi.  »

Et sous mes paupières je la religieuse convalescence reprendre silence, avec maladresse, revenir au doux, et je la vois qui dépose la lampe en métal blanc sur le tapis de mousse. Et je la vois qui se défait du bleu de son gilet et l’étale au sol de ses doigts gris.

Elle attend.

Tu sais faire cela Seigneur, bercer les peines qui sont allées au bout. T’éprendre de ceux qui n’ont plus rien pour personne, plus rien pour te servir et qui attendent que ta nuit s’anime et fasse signe.

Pour rien.

Par amour.